Histoire: Rares sont les informations connues sur Alexia Kiroen. A vrai dire, rares sont ceux qui en savent long sur elle. Les Sorciers aiment leurs secrets et leur vie privée. Et aller fourrer son nez dans les affaires des autres est souvent un bon moyen pour s’attirer des ennuis. Il est toutefois normal qu’un minimum d’informations circulent sur un personnage comme la dernière Haute Prêtresse. Evidemment, mieux vaut ne pas aller poser les questions à la principale intéressée. Bien entendu, elle risque de vous répondre. Pourquoi ne le ferait-elle pas après tout ? Elle n’a rien à cacher… Elle a déjà conté son histoire à plusieurs personnes venues lui demander. A chaque fois, cette histoire est différente, à chaque fois elle devient plus alambiquée et plus obscure. Certains racontent que la dernière personne à avoir tenté l’expérience est devenue folle, est depuis hantée par des cauchemars qui la réveillent chaque nuit dans un hurlement et s’est crevé les yeux dans sa détresse. D’un autre côté, « Certains », c’est essentiellement Alexia. C’est d’ailleurs bien son style. On l’entendrait presque rigoler sous cape.
Le fait est que ce n’est que depuis qu’Alexia a été ordonnée Haute Prêtresse, il y a 37 années, qu’elle est réellement connue. Elle ne vient pas d’une famille de sorciers renommée, n’a aucun parent encore en vie (ni même lors de ses premières apparitions), semble pouvoir être rattachée à la Lignée Européenne mais sans certitude… Elle n’avait en effet jamais été reliée à la moindre guilde ou société locale ni même enregistrée aux bureaux centraux. Pire, il semblerait que la dénommée Alexia Kiroen n’ait jamais eu d’existence, magiquement parlant, avant 1973. Les recherches effectuées depuis lors montrent qu’avant cela elle était une jeune fille tout à fait normale, habitant une petite ville dans le sud de la France. En l’espace d’une semaine, elle allait manifester sa première utilisation enregistrée de magie et se faire connaître à l’ensemble de la communauté des sorciers, prenant possession (certains diront, usurpant) d’un rôle vacant depuis plus de vingt ans.
En ce jour fatidique, Alexia avait décidé, après le boulot, de rendre visite à Madame. Evidemment, elle était la seule à l’appeler ainsi, dans le coin, chose qui semblait excéder au plus au point la principale intéressée. En effet cette dernière était, de l’avis d’Alexia, bien plus à l’aise avec ses autres sobriquets, les plus polis d’entre eux étant « la vieille sorcière » et « cette §%$@ de biiip ». C’était une femme d’âge indéterminé qui semblait toujours avoir vécu dans le coin. Même le vieux Dagnoc, quand il arrivait à se souvenir d’autre chose que son nom, aurait pu le confirmer. Et pourtant ça ne dérangeait personne… Ou plutôt ce fait précis ne dérangeait pas autant les gens du coin que la sorcière elle-même. Rien que ça suffisait à mettre le cerveau d’Alexia en ébullition. Chacun connaissait Madame. Après tout, comment auraient-ils pu l’éviter ? Elle affectionnait de se promener voûtée et l’air mauvais, l’œil ébouriffé et le cheveu hagard jetant malédictions et poupées vodou dans un joyeux méli-mélo sur quiconque croisait son chemin. Elle effrayait les enfants, disaient les adultes pour se rassurer et rationaliser la peur qu’ils éprouvaient eux-mêmes.
Alexia, elle, n’avait pas été très impressionnée. Cela ressemblait plus à une mystification qu’autre chose. D’autant plus que Madame n’était pas aussi vieille qu’elle essayait de le faire croire. Un déguisement, rien de plus. Evidemment, elle avait été aidée dans son raisonnement par le fait d’avoir surpris la femme une nuit en train de glousser joyeusement sous cape, redressée de toute sa hauteur, habillée de jeans, en train de taguer la devanture de la boulangerie avec une bombe à décorations de Noël. Il lui avait fallu un certain temps pour réaliser mais une fois le lien établi, c’est Alexia qui avait éclaté de rire. Une hilarité qui avait redoublé devant l’air consterné de ladite sorcière…
Depuis cette nuit, Alexia passa fréquemment du temps avec Madame et une complicité récalcitrante s’établit entre elles, à tel point que la jeune fille eut même l’honneur de pénétrer dans l’antre de la sorcière. Pour y découvrir un intérieur moderne avec un vélo d’appartement et une cuisine américaine. Ainsi qu’une penderie remplie d’accessoires destinés à pourrir la vie des voisins.
Cette situation perdura quelques mois, tandis que les deux femmes devenaient de plus en plus proches, discutant souvent et longuement malgré les regards en coin des habitants du coin pour qui la sorcière avait sournoisement corrompu une nouvelle âme pure et sans défense à des fins indicibles qu’il ne faut pas mentionner. Pour le plus grand malheur de tous.
Tout prit fin quand un étranger s’invita par la fenêtre de l’appartement.
Alexia fut pétrifiée au milieu d’un commentaire sur une émission de télé, frappée de stupeur par la tempête de verre qui balaya le salon comme une tornade, déchiquetant le canapé sur lequel se vautrait Madame. Un homme de haute taille, vêtu d’un manteau de cuir, se tenait devant elle, triomphant. Elle suivit des yeux son regard et le posa sur Madame, couverte de son propre sang et entaillée de plusieurs dizaines de profondes entailles. Au contraire, elle-même, prise au milieu du blizzard scintillant, ne portait pas une seule trace. Elle observa Madame cracher un jet de sang avant de faire un large geste d’un bras traversé d’une écharde de verre vers le fauteuil éventré et retourné.
« Lazan Door, mon ami, prends donc un siège, ne t’inquiète pas, je rangerai plus tard. Qu’est ce que tu es venu faire ici, cette fois ? Encore cette histoire qui date de Stockholm ? »
Seul un grognement sourd lui répondit. Un grognement et l’éclat froid d’une paire de canines démesurées.
« Tu ferais mieux d’y renoncer, je ne serai pas aussi accommodante cette fois. Tu ne vois pas que tu fais le jeu des Cavaliers ? »
L’homme l’ignora superbement, hésita un instant puis posa les yeux sur une Alexia terrifiée, toujours frappée de mutisme. Une lueur froide s’alluma dans le regard de la chose et la jeune femme réalisa qu’elle n’avait rien d’humain. Elle ne voyait qu’une faim sans fond tapie derrière ces yeux sans âme. Une faim qui avait un nom : Mort.
La tentative de la sorcière pour attirer l’attention sur elle fut un échec ; la créature se déplaça avec une vitesse surhumaine, ayant trouvé une proie plus facile et un bouclier humain. Elle se saisit de la jeune fille par le cou avant de grogner une suite de sons insensés vers Madame qui lui répondit.
Le verre se souleva soudain du sol avant de fondre sur le vampire, le réduisant rapidement en pulpe sanglante. Malheureusement pas avant que la chose n’ait eu le temps de refermer son poing griffu sur la gorge d’Alexia.
Cette dernière, avant même d’avoir pu se rendre compte de ce qui se passait, se retrouvait en train de baigner dans son sang sur le plancher du salon, une douleur sourde pulsant au niveau de sa gorge, une sensation chaude et poisseuse. Pourtant ses membres luis semblaient tellement lourds, les bouger était devenu si difficile… Une ombre tomba soudain sur son visage. Au travers d’un brouillard ocre, elle vit Madame, le front plissé.
« Voila pourquoi je déteste ces saloperies. Pires que des bêtes sauvages. Regarde ce qu’il a fait de toi… »
Elle était presque rageuse. Alexia ne comprenait pas pourquoi elle était tant en colère…
« Bien, comme tu le vois, mon corps est endommagé et toi, eh bien, il ne te reste plus beaucoup de temps. Tu comprends ? » Hochement de tête dans un océan de douleur. « Est-ce que tu veux vivre à tout prix ? Je peux aider mais plus rien ne sera comme avant. Impossible de te soigner… »
Alexia ne sentait plus ses extrémités, tout semblait se brouiller, sombrer dans du coton. Même la douleur s’en allait et, si elle n’y connaissait pas grand-chose, elle savait au moins que ça n’était pas bon signe. Rassemblant ses dernières forces, elle hocha lentement la tête. Elle acceptait tout, pourvu qu’on la sauve de l’abysse qui s’ouvrait sous ses pieds.
Elle se demanda un instant ce qui allait se passer quand soudain elle se sentit glisser en arrière plan. Elle n’était plus seule. Plus seule dans son corps. La douleur avait disparu, mais le coton aussi. Ses pensées se refaisaient sûres et précises. Elle réalisa ce qu’elle avait accepté. Etrangement cela ne la dérangeait pas. Elle voyait aussi les bénéfices reçus, la vie, le pouvoir… Une légion d’âmes humaines rassemblées en une entité. Elle comprenait aussi les bizarreries constantes de Madame. Une Madame qui maintenant s’appelait Alexia et avait 22 ans.
Le lendemain Alexia Kiroen quitta la région. Elle avait du travail. Si ces créatures commençaient à s’agiter, c’est qu’il se tramait quelque chose. Et ça ne pouvait rien être de bénéfique pour elle. Pour la première fois depuis des lustres, elle s’inquiétait.
Mais ceux qui ne croient pas aux coïncidences peuvent toujours chercher plus loin. Tellement loin que cela semble même ridicule. Ainsi quelques érudits obsédés par le passé ou par l’accumulation du savoir ont pu tomber sur d’anciennes histoires à moitié oubliées, des contes, des légendes… mais de là à établir une connection… Il faudrait être fou. Et qui les prendrait au sérieux ?
Elle était la fille d’un dignitaire romain. Un plénipotentiaire de l’Empire, plus exactement. L’époque n’était pas particulièrement propice à l’épanouissement des femmes et ses premières années ainsi que bon nombre des suivantes furent passées au sein du gynécée. A cette époque on ne demandait pas grand-chose d’une femme à part d’être belle et de se trouver un mari… Ou un lupanar pour y exercer ses talents.
L’ennui, c’est que Arethe n’était pas vraiment belle. Loin d’être laide, elle était simplement commune, comme invisible. Et son père lui en voulait pour ça : une atteinte à sa position et à son prestige. Il avait espéré en faire un nouveau joyau, il en était pour ses frais.
Pourtant la jeune fille était brillante. Elle avait un esprit acéré et elle était observatrice et curieuse. Elle espionnait souvent les dîners donnés par son père dans le cadre de ses activités politiques, cachée derrière les lourds rideaux. Pour cela, elle risquait les foudres de son géniteur qui refusait de la voir ainsi défier son autorité.
La mère de la jeune fille n’était pas d’une grande utilité dans ces cas là… Elle était une belle femme soumise et obéissante qui jamais ne défiait son mari et qui passait ses journées à tisser des tapisseries raffinées. Rien de commun avec Arethe, dont l’esprit demandait sans cesse des nouveautés et des connaissances. Elle aurait très bien pu aider son père dans ses affaires, en particulier dans la gestion des domaines familiaux, qui ne demandait pas d’apparaître sur la scène publique. Pourtant l’homme s’entêtait. Il ne pouvait accepter que cette enfant sans grâce puisse avoir une utilité particulière, maintenant qu’elle avait échoué à combler ses espoirs réducteurs. Les brimades, sans être réellement cruelles, n’en restaient pas moins une constante douleur morale pour Arethe. Elle en vint par moment à détester le destin qui l’avait fait naître ainsi.
Alors qu’elle était encore jeune, son père fut mandaté auprès de l’Empire Romain d’Orient. Il allait partir pour Constantinople. La jeune femme n’eut pas le temps de se réjouir de la liberté qui allait être sienne quand il lui fut annoncé qu’elle accompagnerait le plénipotentiaire au cours de sa mission. Elle enrageait devant une telle injustice car la seule raison qui motivait cette demande était la volonté de son père de s’assurer un contrôle absolu sur sa vie à elle. Elle ne possédait de toutes façons pas les moyens de s’opposer à une telle décision et se plia à la volonté paternelle. En 460, à l’âge de 16 ans, elle quitta son domaine du Latium, sa villa à Rome et sa mère. Elle ne devait jamais plus les revoir.
Le voyage lui-même fut calme mais intéressant pour Arethe malgré les remontrances de son père. Les paysages la fascinaient et tout lui semblait nouveau. Son passage en Grèce et son arrivée dans la capitale Byzantine furent un des moments les plus intéressants et heureux de sa vie.
Elle déchanta vite une fois arrivée. Au milieu de ces contrées à l’histoire si riche, elle devait rester cloîtrée loin des yeux, loin du monde dans une semi-vie plus pénible que la mort. Elle lisait pour tromper son ennui. Et elle trouvait que l’Ombre d’Achille ne savait pas de quoi elle parlait lorsqu’elle affirmait qu’elle préfèrerait être esclave sur Terre que de demeurer Seigneur de son monde de morts et de spectres. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle accorderait à certaines de ces lectures une importance capitale. Et rares étaient ceux qui se doutaient de la quantité de secrets qui dormaient là, attendant simplement qu’on daigne les utiliser….
Heureusement pour elle, les affaires d’Etat prenaient la majeure partie du temps de son père et contre toute attente, Arethe jouit d’une liberté accrue. Elle finit par se lier avec certaines personnes qui pouvaient lui faciliter l’accès aux connaissances dont elle était si friande. Elle fut tout d’abord frustrée par la faible quantité de vrai savoir et par l’immensité des superstitions inutiles. Pourtant, peu à peu, elle voyait un schéma apparaître. Oui, la majorité de ces histoires ne valait pas mieux que des contes à dormir debout. Mais derrières certains, résidait une puissance qui transcendait les siècles. C’est dans les mythes, et dans l’œuvre de certains des grands auteurs qu’on pouvait trouver des indices particulièrement intéressants. Peut-être étaient-ils au courant, peut-être ne faisaient-ils que rapporter ce dont ils avaient entendu parler… Dans tous les cas, ces écrits transpiraient le pouvoir. Arethe s’étonnait que personne n’ait remarqué cela avant. Ou du moins que cela ne soit pas de notoriété publique : cela paraissait si évident. Bien entendu, elle ne pouvait se douter que rares étaient ceux qui étaient capables de lire et de se souvenir à la perfection des centaines de milliers de pages qu’elle avait jusque là parcourues. Plus rares encore ceux qui avaient le don…
Les textes utiles parlaient tous, d’une façon ou d’une autre, de la façon de pénétrer dans le monde des morts, ou de l’amener vers les vivants. Il lui fallut près de 2 ans pour mettre bout à bout les morceaux de rituels, et les indices présents dans les principaux textes. Deux ans à esquiver les propositions pressantes de mariages arrangés. Deux ans à supporter les excès de plus en plus inconvenants de son patricien de père qui semblait imiter la décadence de son Empire. Pourtant, après tout ce temps, elle eut enfin réuni les pièces du puzzle et commença son premier rituel. Elle n’était pas complètement au point et faillit perdre la vie, emportée dans le « monde des morts » qu’elle essayait de contacter. A la place, la dépendance où elle se livrait à ses expériences fut complètement ravagée. Les serviteurs jurèrent toujours que les créatures de l’enfer avaient visité l’endroit, même menacés du fouet. Mais la présence de toute cette puissance était une révélation pour Arethe. Elle avait raison et une réserve colossale de pouvoir était maintenant à sa portée, elle n’avait plus qu’à tendre la main.